Céline Minard, Marie Darrieussecq

« Mon lieu sûr c’était déjà une forêt. » Céline Minard, Marie Darrieussecq et la fiction déconnectée

Vortrag bei der Tagung La délocalisation du roman français : nouvelles esthétiques post-exotiques et redéfinition des espaces contemporains

Org. Anne-Sophie Donnarieix & Jochen Mecke

24.–26.10.2019, Univ. Regensburg

Abstract

Während es bei Darrieussecq um einen Fluchtversuch in eine Höhle im Wald geht – und damit um einen literarischen Monolog über Ängste gegenüber einer totalen digitalen Überwachungsdystopie –, erbaut sich Minards Figur in den Alpen ein Refugium, im Tagebuch scheint mit dem Kontakt zur Naturidylle zugleich das Unheimliche auf, so schreibt die Protagonistin:

„S’il y a une esthétique dans ce volume, c’est celle de la survie. S’il y a une décision, c’est la mienne, celle de vouloir m’installer dans des conditions difficiles. En grande autonomie. À l’abri. Dans un lieu couvert, chauffé par le soleil, où entre la lumière, qui protège.“

Nicht exotische Räume also werden hier erkundet, sondern das Subjekt versucht, einen zugehörigen Ort schriftlich sich anzueignen, im Sinne von Alexandre Gefens Studie Réparer le monde (2017).

Exposé du colloque

Au cours des dernières décennies, la littérature française a considérablement renouvelé son rapport au monde et aux espaces lointains. En témoigne la délocalisation très nette des lieux qui servent de décor au récit : du Proche Orient au Far West, de Tokyo à Séoul, de Vladivostok à Buenos Aires, des jungles thaïlandaises aux déserts sahariens ou jusqu’à la taïga sibérienne, le roman parcourt le globe à grandes enjambées pour faire escale dans des territoires toujours plus reculés. Chez Patrick Deville comme chez Christian Garcin, Laurent Mauvignier, Mathias Énard, J.M.G. Le Clézio, Céline Minard, Maylis de Kerangal, Jean-Philippe Toussaint, Laurent Gaudé, Christine Montalbetti (pour ne citer que quelques exemples), on retrouve une même force centrifuge, symptomatique d’une tendance singulière de la littérature contemporaine. Ce paradigme est en fait double : il ne s’agit pas seulement d’élargir le champ spatial du roman, mais aussi d’en déplacer le centre hors d’un noyau orbital que la métropole (et a fortiori Paris) a depuis longtemps cessé d’être. Cette évolution traduit une nouvelle conception de l’espace, tant à l’intérieur des romans que dans le champ littéraire, et implique, à différents niveaux, un geste de redéfinition des espaces du roman.

S’il rappelle à certains égards l’esthétique de l’exotisme en vogue au XIXe siècle ou celle, plus récente, des « écrivains voyageurs », ce phénomène marque aussi une rupture avec ces deux héritages dans la mesure où il met en scène une volonté de repenser de fond en comble le rapport de la littérature contemporaine à l’espace. Dès le début des années 1980, on observait déjà une tentative de décentrement spatial à travers le choix que faisaient certains auteurs (notamment Pierre Bergounioux, Pierre Michon ou Richard Millet) de se détourner de la capitale pour réinvestir des espaces provinciaux jusqu’alors peu explorés, dotant ainsi la province d’une nouvelle légitimité littéraire et renouvelant les enjeux de la représentation spatiale pour mettre en place une poétique singulière et complexe. La délocalisation du roman contemporain dans les confins du monde semble être de ce point de vue à la fois la poursuite, l’extension et la radicalisation de ce phénomène.

Car cette délocalisation donne aussi lieu – dans le double sens du mot – à une redéfinition esthétique qui se traduit par de nouvelles postures face aux espaces choisis. Tandis que dans le cadre épistémologique de l’exotisme traditionnel, l’ « ailleurs » était représenté comme un objet marginal et épigonal, fascinant car éminemment « autre » (et envisagé donc depuis une position souvent ethnocentriste et hiérarchisante), les romans contemporains semblent se détourner de ce modèle de représentation. Ils renoncent le plus souvent aux effets de curiosité basés sur une altérité sentimentalisée et fantasmée, et tendent à jeter sur les confins du monde un regard plus prosaïque, neutre, voire parfois impassible. Une nouvelle posture du roman semble se dessiner là, que l’on pourrait qualifier de « post-exotique » en tant qu’elle signe l’avènement d’un discours postérieur à celui de l’exotisme traditionnel, mais qui continue de problématiser le rapport intime de ce dernier à l’altérité.

Ce nouveau paradigme représente un enjeu majeur pour la théorie littéraire et culturelle. Dans un contexte où les frontières se métamorphosent à l’aune d’une mondialisation effrénée, et où le concept d’espace apparaît comme un outil théorique et méthodologique toujours plus propice à la saisie du monde (du spatial turn à la géopoétique, la géocritique, l’écocritique ou l’écopoétique), l’analyse de la délocalisation du roman contemporain promet de mettre à jour de nouvelles structures, caractéristiques d’une époque qui cherche à se dire par le mouvement, le décentrement, l’itinérance. C’est donc à l’analyse des modalités, des formes et des enjeux de cette esthétique du décentrement que nous souhaitons nous consacrer pendant le colloque. Les contributions pourront couvrir un spectre réflexif large, alliant approches théoriques, analyses poétologiques et lectures de corpus.

D’un point de vue davantage théorique, on pourra par exemple interroger, circonscrire ou tenter de définir plus avant la notion de post-exotisme. Quels liens entretient-elle avec la « francophonie » ou au contraire la « littérature-monde » ? Comment cartographier ces nouvelles terres qu’arpente le roman ? Quelles fonctions y revêtent respectivement ces espaces issus de cultures différentes ? Font-ils office de décor quelconque, interchangeable, ou bien constituent-ils au contraire un point névralgique qui structure l’ensemble du roman ? Comment caractériser ces espaces, et autour de quels pôles s’articulent-ils ? De la densité bruyante des mégalopoles urbaines aux déserts humains dans les confins du monde, des lieux de sédentarisation aux espaces nomades qui se démultiplient et intranquillisent le récit, des lieux de rencontre et d’échange aux lieux de fuite hors du monde (les confins, les îles, les déserts, qui illustrent la tentation toujours plus forte de se soustraire à un monde saturé et éreintant ), mais aussi des territoires réels à l’arpentage de lieux oniriques ou fantastiques, il s’agira de questionner ces nouveaux espaces et leurs fonctions.

On pourra également s’interroger sur la dimension épistémologique de cette délocalisation spatiale. Dans quelle mesure le décentrement influence-t-il les conceptions traditionnelles de l’ailleurs, du dépaysement, de l’altérité, et plus généralement les modes de saisie des espaces lointains ? A l’heure de la mondialisation et de l’homogénéisation des territoires, que reste-t-il de ces notions et quelle en est encore la pertinence ? Le terme de post-exotisme s’avère ici fécond en tant qu’il permet d’envisager deux rapports antagonistes (mais nullement exclusifs ou incompatibles) du roman à l’exotisme : d’un côté, la conception nostalgique d’un ailleurs qui renouerait avec le mythe de l’altérité dont on accuse pourtant la perte, de l’autre, une esthétique de l’anti-dépaysement ou du contre-exotisme qui représente les territoires éloignés sous la coupe résolue du banal et du familier. Il sera également possible de questionner la manière dont les catégories traditionnelles de l’utopie, de l’hétérotopie (Foucault) ou de non-lieux (Augé) peuvent, ou non, contribuer à mieux délimiter les modalités de cette délocalisation.

Cette posture esthétique se double en outre d’une perspective éthique : on peut en effet se poser la question de la légitimité d’écritures qui entreprennent une « reconquête » du monde en exportant à d’autres espaces les catégories taxinomiques utilisées à l’origine pour décrire leur propre culture. Dans quelle mesure les esthétiques post-exotiques évitent-elles l’écueil d’un geste d’appropriation néocolonialiste dans leur approche épistémique ? Cette colonisation de terres dites exotiques ne témoigne-t-elle pas plutôt d’une manière de repenser les frontières du monde en déplaçant, voire en niant, les notions d’identité et d’altérité culturelle ?

Nous proposons enfin d’ouvrir la réflexion à l’analyse de cette itinérance du roman comme principe d’écriture. Le décentrement n’y est peut-être plus tant à comprendre comme motif thématique, mais comme un système discursif qui renégocie le rapport entre le familier et l’étrange, entre les territoires connus et les lieux exotiques, à la faveur d’un remodelage des formes et des écritures romanesques. On pourra s’intéresser ainsi aux processus de défamiliarisation stylistique, aux jeux structurels qui font voyager le roman à travers des réseaux de passerelles, aux effets d’itinérance sur la langue même du roman, ou encore aux emprunts à des supports et modèles fictionnels divers (des carnets de voyage aux romans d’enquête, mais aussi à l’imaginaire filmique) qui délocalisent et redéfinissent son ancrage générique.

Bibliographie sélective

Françoise Aubès (dir.) Si loin, si près : l’exotisme aujourd’hui, Paris, Klincksieck, 2011.
Marc Augé, Non-lieux. Introduction à une anthropologie de la surmodernité, Paris, Seuil, coll. « La librairie du XXIe siècle », 1992.
Rachel Bouvet et Kenneth White (dir.), Le nouveau territoire. L’exploration géopoétique de l’espace, Montréal, Université du Québec à Montréal, Figura, Centre de recherche sur le texte et l’imaginaire, coll. « Figura », 2008.
Gérard Cogez, Partir pour écrire. Figures du voyage, Paris, Honoré Champion, coll. « Champion Essais », 2014.
Sylviane Coyault, La province en héritage, Genève, Droz, 2002.
Bernard Debarbieux, L’espace de l’imaginaire. Essais et détours, Paris, CNRS éditions, 2015.
Veronique Elfaki, Désir nomade. Littérature de voyage : regard psychanalytique, Paris, L’Harmattan, 2005.
Charles Forsdick, Anna-Louise Milne et Jean-Marc Moura (dir.), L’ailleurs par temps de mondialisation, in Revue critique de fixxion francaise contemporaine, n°16, 2018.
Michel Foucault, Le corps utopique ; suivi de Les hétérotopies, Paris, Lignes, 2009.
Daniel Lançon et Yves Bonnefoix (dir.), L’ailleurs depuis le romantisme : essais sur les littératures en français, Paris, Hermann, 2009.
Michel Le Bris, Jean Rouaud, Eva Almassy, Pour une littérature-monde, Paris, Gallimard, 2007.
Jean-Marc Moura, La littérature des lointains : histoire de l’exotisme européen au XXe siècle, Paris, Honoré Champion, 1998.
Dominique Rabaté, Désirs de disparaître. Une traversée du roman français contemporain, Rimouski, Tangence, coll. « Confluences », 2016.
Victor Segalen, Essai sur l’exotisme. Une esthétique du divers, textes présentés et annotés par Dominique Lelong, Montpellier, Fata Morgana, 1978.
Bruno Thibault, J.M.G. Le Clézio et la métaphore exotique, Amsterdam, Rodopi, 2009.
Guillaume Thouroude, La Pluralité des mondes. Le récit de voyage de 1945 à nos jours, Paris, Presses de l’université Paris Sorbonne, coll. « Imago Mundi », 2017.
Antoine Volodine, Le Post-exotisme en dix leçons, leçon onze, Paris, Gallimard, 1998.
Bertrand Westphal, La Géocritique. Réel, fiction, espace, Paris, Minuit, coll. « Paradoxe », 2007.

Abb.: Umschlagbild der Taschenbuchausgabe von Darrieussecq, Notre vie dans les forêts