Produktion und Rezeption in Diderots Überlegungen zu Nachahmung und Schauspiel

Production et réception dans les réflexions de Diderot sur l’imitation et l’acteur

Vortrag von Kai Nonnenmacher bei der Tagung „Lecteur, acte de lecture et temporalités dans les écrits de Diderot“ an der Universität Zürich, organisiert von Thomas Klinkert (Zürich) und Adrien Paschoud (Basel), 21. bis 23. März 2019

Lecteur, acte de lecture et temporalités dans les écrits de Diderot

Journée d’étude (UZH, 21-23 mars 2019)
organisée par Thomas Klinkert (Zurich) et Adrien Paschoud (Bâle)

À l’appui des récentes avancées critiques sur l’Encyclopédie, la fiction narrative ou encore les enjeux anthropologiques et épistémologiques de l’œuvre de Diderot dans leurs rapports au lecteur, cette journée d’études envisagera à nouveaux frais et selon des perspectives plurielles le déploiement d’un « moi lectorial », tel qu’il est susceptible de se construire dans la temporalité de l’acte de lecture, et indépendamment des visées énoncées par l’auteur. Plusieurs perspectives pourront être abordées, sachant qu’elles s’entrecroisent souvent :

1 / On songera d’abord aux enjeux herméneutiques de l’Encyclopédie. Le projet encyclopédique affirme la nécessité de fonder un régime interprétatif basé sur l’exercice du jugement. Le système des renvois invite le lecteur à arpenter l’ouvrage selon une logique qui induit une contestation des normes (notamment religieuses). Diderot privilégie à dessein des formes d’écriture destinées à aiguiser l’esprit critique : affirmation puis dénégation, ironie, équivoque, parodie, démonstration par l’absurde… On se demandera alors de quelle manière Diderot conditionne les procédures interprétatives du lecteur. Quelle(s) liberté(s) et quelles contraintes affiche-t-il ? Quelles instructions de lecture donne-t-il ? Ces questionnements entrent parallèlement en résonance avec la réception de l’Encyclopédie et donc son historicité. On sait que les adversaires de l’Encyclopédie ont parfois été des lecteurs perspicaces : ainsi, par exemple, l’abbé Bergier a remarquablement perçu les stratégies subversives de certains articles.

2 / On explorera la fonction productrice de la lecture telle qu’elle apparaît notamment dans Jacques le Fataliste, dans les Contes, mais aussi dans certains segments fictionnels des écrits philosophiques (Lettre sur les aveugles, Le Rêve de d’Alembert). Diderot invite son lecteur à compléter le récit, à imaginer d’autres possibles narratifs, à se prononcer sur la véracité des faits énoncés, à se plonger dans des textes qui n’existent pas… Le lecteur est alors un « narrataire », c’est-à-dire un élément structurel du texte, et, en tant que tel, un relais indispensable entre l’auteur, la narration et la production de sens au sein d’une écriture ludique. Cette dimension est également présente dans la « Préface » des Bijoux indiscrets qui parodie le tolle, lege de saint Augustin. Dans cette optique poétique, le texte littéraire ne relève plus d’une intention univoque à laquelle le lecteur devrait docilement se plier. Bien au contraire, le lecteur donne vie au texte, se l’approprie, actualise (on non) ses lieux d’indétermination (Leerstellen selon Iser), superpose à l’œuvre existante un « texte fantôme » (Michel Charles), convoque enfin une vaste mémoire intertextuelle. Celle-ci est également à l’œuvre, à un autre niveau d’analyse, lorsque Diderot met en scène des lecteurs inscrits, à l’instar de A et de B dans le Supplément au voyage de Bougainville – une œuvre qui pratique le commentaire (ou « métatexte ») sous la forme de l’art dialogique.

3 / On se penchera sur la dimension morale de la mimésis, entendue comme une entreprise de déchiffrement par l’illusion du vrai. Dans une perspective donnée en théorie comme didactique, comment la mimésis programme-t-elle une lecture idéale en amont de la réception du texte, et comment, en aval, agit-elle sur le lecteur réel ? Quel est le lien entre lecture et catégories de jugement ? De quelle manière l’expérience de lecture coïncide-t-elle avec l’expérience vécue au point de se substituer à elle ? S’inscrivant en faux contre les condamnations du roman au XVIIIe siècle, Diderot explore cet aspect dans l’Éloge de Richardson en tant que lecteur sensible : l’art du bon romancier est de susciter les passions et faire « parler » naturellement, sans recourir à la démonstration, « les passions » (Diderot énonce implicitement l’effet mensonger que suscitent à l’inverse les mauvais romanciers). L’effet moral de la lecture est également au cœur de La Religieuse, mais au miroir de la duplicité de l’écriture de soi, entre sincérité et feintise. L’affirmation d’une intention univoque du texte se voit alors contredite.

4 / Parallèlement, l’acte de lecture nourrit une réflexion sur les facultés sensorielles comme en témoignent les Éléments de physiologie, s’agissant de la contiguïté spatiale, mais aussi et surtout temporelle, qui unit le livre et le lecteur (une composante cognitive également centrale dans les Salons). Le questionnement porte à la fois sur les facultés sensorielles et intellectuelles que le lecteur mobilise lorsqu’il est confronté au texte – et à l’image. Le Paradoxe sur le comédien prolonge ces enjeux : l’acteur est l’interprète d’une source textuelle première qu’il ne pourra cependant s’approprier et traduire dans un langage scénique (lui-même potentiellement didactique) que grâce à un usage simultané et optimal (voire utopique) de l’ensemble des facultés de son entendement : raison, imagination et mémoire… Cette dimension cognitive de la lecture ouvre à une physio-psychologie : assembler les composantes éparses d’une œuvre, hors des visées premières énoncées par l’auteur, revient à mettre en avant l’« économie » subjective du lecteur. L’unité jugée suspecte du « moi » se rejoue en permanence dans la temporalité de l’acte de lecture.

Ill.: Denis Diderot, Gemälde von Louis-Michel van Loo, 1767